Lost, De la comédie du scénario

L’écriture d’une série basée sur une structure à rebondissements outranciers ou artificiels, tel que ce TV Show où une quarantaine de survivants d’un crash aérien se retrouvent sur une île mystérieuse coupée a priori du reste de la civilisation, peut s’avérer être une entreprise délicate lorsque l’effet du pitch initial est dépassé. Or, pour ce genre de format, l’intrigue se doit de remporter prestement l’adhésion du spectateur, historiquement peu enclin à apprécier massivement un scénario qui va emprunter tantôt au fantastique, à l’espionnage ou au soap, par exemple.

Dans cette série à succès qui a vu le jour en 2004, il apparaît que cette majorité de spectateurs qui boudaient les productions de genre est ici tout dispos à accepter certains thèmes, voire même tout bonnement certaines invraisemblances d’écriture. La conscience de notre chère ménagère de moins de 50 ans s’ouvre-t-elle petit à petit aux histoires de père revenant, de science-fiction où des îles paradisiaques se téléportent ? Est-ce là un indice indiquant l’avènement de la culture nerd au sein de la culture populaire en recherche de nouveaux horizons ? Probable et logique, j’y reviendrai dans un autre article. Ici, je présenterai principalement les moyens mis en œuvre pour solliciter l’imagination et maîtriser l’intérêt du téléspectateur alors que le script… ne tient pas debout.

Je soulignerai donc les quelques points de scénario qui peuvent expliquer comment cette série télévisuelle qui abuse de nœuds dramatiques grossiers, a reçu un aussi phénoménal accueil, tout en présentant la petite thèse suivante, plus théorique : si l’attention du spectateur est accaparée par d’autres pans de la diégèse mise en place par le scénario, alors le scénariste peut se permettre n’importe quelle ligne de scénario. Notamment grâce à d’anciens mécanismes bien rodés et justement mis en place, mais aussi grâce à des nouveaux comportements de lecture du script de la part du public qu’il va falloir prendre en compte à l’avenir.

L’art de raconter n’importe quoi, mais pas n’importe comment.

Tant que les personnages lui sont familiers (a.), que le récit avance à feu vif (b.) ou que l’intrigue finit par déboucher sur de l’inattendu (c.), le spectateur est préoccupé ; le scénario, alors, fonctionne, du moins il avance. La série de J.J. Abrams convient sans états d’âme de son peu d’égard pour une cohérence stricte. Expliquons ce qui lui en offre la possibilité.

Prenons quelques exemples d’incohérences : à l’occasion, il devient plus impératif pour la communauté d’organiser un tournoi de ping-pong plutôt que de s’inquiéter du raid mené la même journée par trois autres survivants ; les protagonistes se retrouvent sans mal au beau milieu de nulle part dans cette jungle immense ; ou tout simplement il paraît inutile à cette petite communauté de partager le fait qu’ils ont découvert une base abandonnée au milieu d’une île considérée comme sauvage, etc. Plutôt que de critiquer certains manquements au sacro-saint vraisemblable qui ne serait guère constructif dans le cas présent, il me paraît intéressant de retourner le problème : pourquoi se laisse-t-on piéger si facilement ? Il y a trois facteurs qui jouent immédiatement : (a.) l’affect que le spectateur développe envers un personnage, (b.)  le rythme soutenu de l’épisode, (c.) l’originalité du dénouement advenant à la fin d’une intrigue indubitablement faible.

(a.) Le spectateur est piégé par un système propre au systéme de série, où les personnages deviennent, par leur fréquentation régulière, de plus en plus attachants ; ils nous deviennent voisins, parents. Peu importe la situation, ici, on dirige la curiosité du spectateur non sur la trame principale, mais sur les réactions des personnages. Cela évite ainsi le schéma d’une série fermée où il faudrait nécessairement suivre tous les épisodes pour en apprécier le contenu, on rive l’intrigue sur des caractères, sur de l’humain. Ainsi, plutôt que de se préoccuper du raid armé mené par trois des leaders de cette communauté, on retourne les préoccupations des survivants sur un détail : ils organisent un tournoi de ping-pong pour leur changer les idées où se retrouvent deux personnages principaux (l’escroc cynique et le malchanceux innocent) qui forment un nouveau duo cocasse, inattendu ; ici, on privilégie donc le point de vue porté sur un personnage, fragmentant la narration.

Le personnage est roi dans un script qui cherche à lui donner différents rôles (tour à tour chacun passent par quatre stades essentiels : le sentimental, l’héroïque, le comique et l’inquiétant). Ce qui se passe sur l’île perdue devient subsidiaire, ne sont que des épreuves, qu’un vaste bac à sable, où chacun des personnages est testé, dans son présent, généralement vis-à-vis de son passé. Les flashback insérés au cour de la narration présentent des historiettes, qui insistent sur cette vingtaine de personnages principaux. Cette narration, démocratique, privilégie donc à chaque fois une diégèse particulière qu’on recomposera, ou non,  dans la diégèse principale qui lie tous ces protagonistes. Donc, quoique l’épisode narre, si le spectateur a été accroché par l’archétype du personnage, il suivra son histoire, non sans déplaisir, jouissant du caractère qui se dévoile, qui sait surprendre aussi. L’évolution de la mentalité d’un personnage se basant sur un archétype devient un axe majeur autour duquel on peut se permettre de broder… n’importe quoi.

Évidemment, si l’on rajoute une strate de récit à cette simple narration des rapports humains, là, on se tient face à une structure élaborée, réveillant l’intelligence, tenant en haleine la curiosité de notre ménagère qui n’en peut plus de ses cinquante ans qu’elle ne fait pas. Mais une telle densité de sens n’est pas forcément une nécessité pour une série, on peut tout à fait rythmer les épisodes en ne vendant que du rêve immédiat. Je m’explique, grâce à l’explication du rebondissement sans réel enjeu dramatique.

(b.) Dans le cas d’une série de divertissement, il devient rapidement utile dans le cours du scénario de prendre le temps de gagner des minutes d’Audimat avec trois fois rien, de se consacrer au spectateur distant qui cherche à piocher juste quelques minutes de récréation : s’il est absurde que les héros de Lost réparent une table de ping-pong sur une île où les dangers s’accumulent, cela a pour conséquence cependant de créer une parenthèse burlesque, une respiration face à une intrigue principale pansue.

Ainsi, il faut rappeler aussi que la série Lost nous vend aussi des plages sublimes, des femmes, de l’alcool et l’utopie d’une vie collectiviste où chacun repartirait à zéro. Belle base pour se permettre de vendre de la science-fiction dans un second temps. Thématiquement, on propose donc du rêve au premier degré, rien de plus. Les auteurs assument là un autre versant de leur thématique de l’île perdue qu’ils ne pouvaient pas ne pas traiter. On se tourne à la fois vers des moments de détente sur cette île où il fait parfois – souvent, avouons-le – bon vivre, à la fois on ménage les éléments de l’intrigue principale (l’île) pour y revenir plus brutalement par la suite, une fois que l’on a mis en confiance le spectateur. L’utilisation de la forêt est, à ce titre, tout bonnement miraculeuse : celle-ci est un réservoir à rencontres insolites, à duo ou trio imprévisibles. Un personnage s’enfonce seul dans la forêt, qui va finalement apparaître face à lui ?  Vingt secondes de supsens, vingt secondes de surprise, c’est toujours ça de pris. L’imprévisibilité de ces rencontres aléatoires n’est que le fruit de connexions qui cherchent à poser un nœud dramatique qui va se résoudre très rapidement.

(c.) C’est sur ce dernier point que la strate de récit tant attendue devient réalité : en revenant vers l’intrigue principale, en basculant à nouveau le spectateur du désinvolte au crucial, on dispose un équilibre entre le naïf et le violent. Ainsi la découverte pendant ce temps d’une base abandonnée par la fine équipe prête à en découdre, lourdement armée (les idéaux d’autodéfense ne sont pas loin), prête à rendre justice, arrive pour contrebalancer le ton. C’est la récompense qu’attend le spectateur : s’il est mis en confiance, il est aussi mis dans la confidence ; s’il oublie un instant les enjeux ou certains événements cruciaux, il n’en est pas moins encore connaissant. La diégèse proposée provoque une réminiscence, où le spectateur réordonne l’enchaînement des rebondissements et des enjeux. Le spectateur est actif intellectuellement. C’est ce qui, je crois, est essentiel pour provoquer un intérêt réel et vif de la part de notre Audimat.

De l’appréciable connivence entre le spectateur et l’auteur

Ces trois points que nous mettons en avant dans cet article, qui ne représentent qu’une partie du travail à accomplir pour écrire un bon scénario, permettent cependant de nous faire relever un fait nouveau, particulièrement intéressant, qui représentera la thèse de cet article : il faut déterminer dans quelle mesure le scénario tient lui-même d’une comédie où scénaristes et spectateurs dialoguent avec une nouvelle vivacité.

Car, au-delà de ces mécanismes qui rétribuent le spectateur de sa patience et de sa magnanimité, qui joue à la fois sur des principes scénaristiques forts et sur des faiblesses d’écriture assumées, n’y a-t-il pas un autre jeu entre le scénariste et le spectateur qui est en cours depuis que celui-ci a pris l’habitude de décrypter des clichés si quotidiennement répétés ? Ici l’intelligence d’un scénariste astucieux n’est-elle de se permettre de proposer une intrigue pauvre durant quelques minutes de script pour mieux piéger par la suite le spectateur ? Le renversement le plus classique est celui du décès d’un personnage. Dans Lost, on peut ainsi évoquer cette scène où Michael tue deux personnages secondaires pour sauver son fils, alors que l’épisode en lui-même était définitivement sans proposition dramatique nouvelle. On engourdit, pour mieux malmener.

Il ne s’agit évidemment pas tant d’encenser cette série qui est très loin d’être exempte de défauts et de lui donner raison là où elle a, souvent, tort, mais de mettre à jour une nouvelle façon d’entrevoir aujourd’hui le jeu entre spectateur et le scénariste. C’est ce que je nommerai « la comédie du scénario ». Car le scénario se donne bel et bien un rôle en tant que protagoniste propre, ayant ses intentions, ses travers, ses habitudes avec lesquels il composera un jeu intime avec le spectateur qui se familiarisera avec celui-ci au fur et à mesure des épisodes. Il lui offrira ce pouvoir de spéculation essentiel où spectateur et scénariste se répondent. Offrant la possibilité au spectateur de projeter ses propres idées – il n’y a qu’à regarder le nombre impressionnant de forums et de théories des qui fleurissent sur le net -, la diégèse mi-cliché mi-improbable de Lost , dispose ainsi son traquenard pour les curieux.

Retournement de situation en fin d’épisode, mort d’un personnage principal qui n’était absolument pas annoncée, trahison d’un autre du même fait, et le spectateur s’exclame « … mais ils ne peuvent pas faire ça ! » Ici, les scénaristes sont reconnus comme tels, pointés du doigt. Ils sont une entité s’amusant avec les aspirations et les habitudes du spectateur, médusé devant la perte de son pouvoir pragmatique sur les événements qui se déroulent devant ses yeux naïfs d’individu qui pensait anticiper une série pour demeuré. Là, face à son écran, il y a un spectateur piégé, et d’une double façon. À la fois parce qu’il s’est projeté dans l’écriture de la diégèse, à la fois parce qu’il a été remis à sa place de spectateur et qu’il saura qu’il pourra être, à l’avenir, dans cette hébétude provoquée par l’inattendu. « On ne sait jamais ce qu’ils peuvent inventer ! »

Face à un public qui est désormais habitué à décrypter de l’image à longueur de journée – j’y reviendrai, il y a là quelque chose à creuser -, des mécanismes nouveaux de narration peuvent être relevés, employés. En plus du plaisir de décrypter une image, un puzzle, la stupéfaction face à l’inconnu laisse l’Audimat dans l’expectative du tout est possible, privilège des grandes fictions. C’est ainsi, je crois, que ce TV Show réussi le passage difficile où l’improbable se transforme en inattendu, et a remporté une franche adhésion des spectateurs dans ses meilleurs épisodes.

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