Prison Break, Du fantasme homosexuel pour l’hétérosexuel en perte d’identité

Souvent, j’aborderai un domaine qui me semble essentiel lorsqu’on analyse l’intérêt d’une fiction : l’idéologie qui sous-tend en celle-ci. Non ce qu’elle sous-entend, bredouillante face à la polémique du « Qui es-tu pour juger ainsi ? » Mais bien ce qui sous-tend, c’est-à-dire ce que l’on peut considérer, de fait, comme le pilier thématique et dramatique d’une fiction. J’utiliserai ainsi régulièrement le terme idéologie à des usages divers et variés pour traiter de ce point, appréciant son ton mi-parodique, mi-politique. Mi-politique évidemment, parce qu’il appartient à un vocable marxiste, qui est, me fera-t-on remarquer, sans doute daté. Cela dit, que ce terme ait cette teinte politique me paraîtra fort approprié : alors que l’image est devenu plus que jamais un simple organe de communication comme l’est un geste, ou que le roman aborde de plus en plus sa fiction par le point de vue de la lorgnette, il me paraît justifié de rendre à la fiction son point de vue partisan, engagé, quitte à tomber dans l’erreur. Terme mi-parodique, car une idéologie représente aussi une philosophie faible, errante. L’employer sans oublier ce sens, c’est l’aveu que je me permets en avant-propos sur le sens esthétique de notre époque ; voilà, nous vivons une ère se devant d’être convaincue bien qu’elle soit si magistralement ébranlable, et notre jugement ne sait plus où donner de la tête, des yeux, des oreilles, alors on fait des pieds et des mains. Donc, lorsque je me pose la question de l’idéologie d’une fiction, j’en viens juste à me demander, maladroitement, quel monde elle présente précisément ; quel monde elle dit.

Trêve d’esthétique, venons en au cas Prison Break de Paul Sheuring, pour chercher ce qui peut sous-tendre au départ d’un tel projet. Le pitch, en deux mots : un jeune ingénieur va rejoindre son frère aîné en prison injustement arrêté pour le faire s’évader. On peut dire du héros que c’est un génie, de son frère un petit mafieux aux gros bras qui n’a pas vraiment de chance et que, tous deux, devront demander de l’aide à d’autres prisonniers – un ancien militaire noir devenu dealer, un mexicain arrêté pour avoir trop aimé, un meurtrier violeur présent pour remettre en perspective l’idée de justice juste du héros, etc. Bref, Prison Break ou le retour de la justice via la loi du Talion face à une justice non seulement aveugle mais sourde et, obstinément, idiote. Voilà une des thématiques, évidente, que traite Prison Break. En vérité, rien de très intéressant ni de très neuf. Des thèmes fédérateurs, sûrement, mais rien de très sexy pour provoquer l’intérêt du public.

Quelle autre idéologie m’intéresse alors dans cette série qui a connu un beau succès outre-atlantique et en Europe ? L’homosexualité latente en jeu. Malgré quelques scènes aux allures choc, on ne peut pas dire que cette série soit particulièrement violente ni particulièrement perturbante. Pourtant, au niveau de l’imagerie sexuelle, il y a de beaux morceaux auxquels rendre hommage, et qui offre à cette série un caractère des plus troublant. En premier lieu, Prison Break n’est absolument pas – la série Oz de Tom Fontana, elle, avait pris ce sujet essentiel très au sérieux – pris le soin d’aborder le sujet de l’homosexualité en prison, ou du moins l’a fait de la façon la plus caricaturale, quitte d’ailleurs à rapprocher pédérastie et homosexualité. Le personnage de violeur que compose Robert Knepper, « T-Bag » dans ce TV Show, porte en effet tous les défauts des criminels, le salopard, ne cherchez pas ; il est l’étrange conscience de cette série qui a besoin de lui pour sauvegarder l’idée qu’il y a quand même des individus peu recommandables en prison. Mais restons concentrés sur nos héros et leurs honnêtes penchants.

Car, dans la prison de Fox River il n’y a principalement que des hommes, des beaux mecs d’ailleurs, bien faits, qui, entre eux, vont redécouvrir le sens du mot fraternité, respect, promesse, et rien de plus. Des hommes vont devoir compter les uns sur les autres. Et qui, ensemble, vont tenter de s’en sortir, d’échapper à ces murs gris et à la violence d’une peine de mort offerte à un innocent. La plupart rentrent fondamentalement dans le schéma de l’hétérosexuel type : ils ont une femme, voire des enfants, et sont à mille lieues, malgré leur physique toujours un peu enfiévré qu’ils couvrent d’une chemise absolument ouverte sur un torse idéalement épilé, de penser à mal quand ils se prennent dans leurs bras, heureux de se retrouver, enfin, libres. Le baiser est loin, mais l’affection et la confiance, sans bornes.

Certes, ils ont des femmes. Mais leurs relations, hélas, tournent souvent à vide : elles les trahissent, elles hésitent, ne savent pas ce qu’elles veulent, si elles le veulent ; le tout dans une relation physique d’un frigide effarant – il n’y a qu’à relever la relation de Michael Scofield et du « docteur » Sarah Tancredi, on a jamais fait aussi puritain depuis la relation entre le capitaine Kirk et Monsieur Spock –, qui fait réellement passer ces Hercules télévisuels pour des machines de sexe bien mal utilisées. Toutes les scènes sont bonnes pour mettre en valeur leurs corps aspergés d’un Brumisateur : on prend une pioche dès que l’on peut, on se retrouve dans une prison tropicale par malchance, on échappe de peu à la police au saut du lit…

Il devient amusant que l’idée n’ait pas frappé plus de personnes. Le message est grossier, mais il est bien là, et il semblerait que sans baiser, sans sexe, le message ne soit pas complètement décrypté par nos cerveaux prudes qui ont pourtant leur(s) préféré(s). Sous l’homme en chemise cravate, sous l’hétéro bien dans ses baskets, il y a l’homme en marcel qui ne peut se fier qu’à ceux avec qui il a vécu l’enfer du trou. Message troublant.

Il ne s’agit pas de procéder plus loin à une analyse psychologisante de Prison Break. Il n’y a pas à s’assommer d’une analyse précise des éventuelles métaphores présentes pour affirmer qu’il y a une thématique sexuelle forte, absolument caricaturale, qui est en œuvre et qui a sans aucun doute grandement participé au succès de cette série ne s’adressant pas forcément qu’à un Audimat féminin – d’autant plus que les personnages du sexe faible sont terriblement mineurs.

Prison Break nous vend donc une homosexualité qui ne s’avoue pas, totalement sous-jacente, pour les hétérosexuels qui, enfermés eux aussi devant leur petit écran, tendent vers cette nouvelle mode de la métrosexualité qui n’ose pas avouer qu’en plus d’aimer acheter des crèmes pour le corps, le corps d’un homme peut s’avérer splendide. L’idéologie de ce TV Show est ici celle d’hommes libres, désirant, et des plus désirables, et sans conteste perdus. Et je crois qu’il y a là plus un fait de société à relever qu’une vieille connotation psychologique à interpréter : où l’idée fabriquée de la métrosexualité se rend compte qu’elle se voile la face. Je n’oserai pas dire que cette série va aussi loin dans son propos, mais j’aurais tendance à penser qu’elle représente une bonne ouverture sur ce sujet, qu’elle a touché à un problème identitaire contemporain qui donne une certaine ampleur à cette série qui peine réellement à se renouveler. Peut-être parce que les scénaristes n’osent surtout pas franchir le pas, d’ailleurs.

Ce qui me semble certain et qui représentera ma conclusion, c’est qu’avec une idéologie forte de cet ordre, on peut sans peine apâter un public régulièrement, et qu’il faut toujours garder à l’esprit que de distiller un discours perturbateur au sein d’une fiction assure à cette dernière une richesse qu’elle ne pensait peut-être pas avoir.

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