Le mythe du « surpère », ce héros coincé dans un monde en dépression

Vic Mackey, Jack Shephard, Michael Scofield, Jack Bauer. L’un est flic, l’autre médecin, le dernier ingénieur, l’ultime, agent secret au service d’une nation qui n’existe plus vraiment. Or, quelle ligne de dialogue retrouve-t-on identiquement dans la bouche de chacun des protagonistes ? « I can fix this. »

Autrement dit, il ne s’agit plus réellement de réussir un exploit, de faire ce qu’aucun homme n’a fait, ou même de dépasser ses propres limites ; mais de réparer une situation qui ne peut plus repartir de zéro. Le mal est fait.

Dans cette ligne de dialogue absconse, il y a quelque chose qui indique la condition du nouveau héros moderne, de cet homme qui « fix ». Dans 24, Bauer n’est qu’un exécutant, qu’un homme de l’ombre, souvent un « nettoyeur ». Un homme de terrain, qui n’est pas en charge d’inventer une nouvelle justice, mais bien de passer derrière les mystifications futiles des grands hommes de pouvoir. C’est l’avènement de l’homme qui sait passer le balai. Certes, ce coup de torchon est improbable, indélicat, impossible à réaliser pour des hommes normaux. Mais que ce soit dans des conditions extrêmes ou face à une pression énorme, tous ces hommes font (a.) face à leurs responsabilités d’être ce qu’ils sont face dans le cadre d’une situation inextricable – généralement ils assument les responsabilités des autres, qui, eux, font des erreurs, comme Scofield qui assume les erreurs de son frère, ou Mackey celles de ses collègues –, et (b.) qui n’abandonnent jamais, quelle que soit leur mauvaise condition physique ou leur peu de chance de s’en sortir.

On peut le dire, ce nouveau héros moderne est un balayeur ayant des principes, et qui possède souvent comportements sacrément suicidaires. Shephard n’hésitera pas, même au sortir d’une opération chirurgicale réalisée par lui-même sur lui-même sans anesthésie et le tout sous un bananier, à aller régler les choses lui-même, car il a le sentiment qu’il est chargé de le faire, que la communauté a confiance en lui et en son pouvoir d’action. Le héros du début du 21e n’a donc que cela pour lui : c’est un homme de trempe, pas forcément très malin, qui y va ; envers et contre tout, où qu’il aille.

Une figure fondamentalement paternaliste, certainement, car face à des familles disloquées, des communautés apeurées, des institutions limites, des politiques dépassées, il apparaît là où quelqu’un doit faire quelque chose face à l’irrémédiable chaos qui agite un monde fou, stupide, mal administré.

Une figure aussi qui ne fait aucune erreur, qui ne peut en faire, et qui, de façon surprenante, n’en fait jamais. Si elle connaît l’échec, ce n’est que la faute des événements. Lui, ce « surpère », il aura tout fait, tout donné, tout tenté.

Une figure qui ne se remet que rarement en cause, donc, et qui est prête à employer n’importe quel moyen pour arriver à ses fins – violence contre soi-même, assassinat, mise en péril de ses amis ou sa propre famille, torture ; éventuellement même contre ces derniers… Un père proche de sa famille, prêt à tout pour la protéger, mais aussi en la mettant toujours en péril. Paradoxe notable, qui fige ces étranges tragédies modernes.

En quelques mots, aussi surpuissant qu’il paraît être, aussi vieux jeu qu’il soit, il faut accepter la mystérieuse conclusion à laquelle ce mythe nous renvoie : ce surpère est totalement hors de contrôle. Rien ne l’arrête, c’est à la fois la figure du père protecteur qui porte avec lui son bagage de vielles valeurs désuètes, à la fois l’ultime criminel bravant n’importe quelles lois, parfois même les siennes, car il est totalement dépassé, il faut l’avouer. On humanise ainsi ce surhomme en lui démontrant qu’il n’est que le jouet d’un monde si hostile qu’il n’aura jamais la chance de s’en sortir. Ainsi, il ne leur reste tous qu’à fuir. On imagine tous ceux-ci finir par une mort évidente, banale, arrivant dans les dernières minutes de la dernière saison, ou dans un happy-end un peu trop long auquel eux-mêmes ne croiront jamais.

Définitivement, on ne répare pas l’inéluctable, et c’est peut-être là tout le sujet qui se trame derrière ce mythe.

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