Pourquoi le prix Nobel de littérature n’est pas dégueulasse à bouquiner ?

Pour commencer cette petite série d’articles sur les Pourquoi de certaines choses, je me suis dit qu’il était bon de rebondir un peu sur l’actualité : Le Clézio est consacré par le Nobel, relevant chez lui qu’il est « l’écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de toute civilisation régnante. »

Bon, en marge de ces petites remarques de la part de l’Académie Suédoise pas si éclairantes, que peux-t-on dire de l’œuvre,, colossale dans sa production, de cet écrivain français qui fêtera cette année ses 68 ans ? En quoi ça le mérite, et en quoi peut-on en dire du mal ?

Préliminairement, je vous invite à lire ce petit chapitre du Livre des fuites, publié en 1969, sur lequel j’ai osé laisser quelques notes. Mon choix s’est arrêté sur cet extrait et ce livre tout à fait par hasard, cependant il fait s’élever plusieurs remarques qui nous éclairerons sans aucun doute sur la belle hauteur qu’à cet écrivain tant dans sa proposition de littérature – certains appelle cela style, bien –, que dans son univers. Sans oublier, évidemment, là où ça pèche.

Voir plus bas pour la suite

Cf. plus bas pour la suite. (Et si vous n'arrivez pas à lire, vous n'avez qu'à acheter le bouquin !)

Bon, première chose : Hogan. Là, on est directement dans un univers métisse culturellement. Pas de Jean, Pierre, Jacques, Matisse ou Omar, Le Clézio, avec son personnage nommé Jeune Homme Hogan, adopte directement une culture et des couleurs qu’il a appris à connaître durant ses nombreux voyages. D’emblée, donc, il s’agit d’un écrivain cherchant une ouverture sur le monde au travers de personnages venus de tous horizons. Mais, surtout, des personnages foncièrement romanesques, jusqu’à cet étrange prénom : « Jeune Homme ». Ici, premier aveu de la diégèse du Livre des fuites : on fait du romanesque, du vrai, c’est à dire du riche, où l’auteur nie le « j’aimerais bien appelé mon personnage comme j’appellerai mon fils ou ma fille », ou pire le « j’aurais aimé me nommé ainsi », pour insister et dire : « mon personnage, c’est un personnage romanesque, ce n’est ni moi, ni quelqu’un que je connais, c’est un personnage qui appartient à un univers ; un univers qui m’appartient en propre. » Aussi simple que soit cette considération, il me semble intéressant de relever ce petit détail qui permet souvent de voir en quoi un livre tient plus du roman que de la petite fiction jetée en vrac par un écrivain presque public. Un auteur qui affirme en disant : « ceci est du roman, voyez, ce nom est improbable et unique », c’est déjà quelque chose qui n’est plus si courant. Premier bon point pour Monsieur L.C. Mais où va « celui qui s’appelait Hogan » ?

Stylistiquement, il se permet une univers graphique et excessif – les quadrillages, les lignes de fuite, la clarté monochrome, la rythmique avec ses répétitions qui auraient pu s’avérer n’être qu’une forme pas très maline, etc. –, tout en mettant en doute à la fois son langage – « on aurait pu dire » –, à fois en restant dans un univers vague – « où il ne manquait rien, presque rien ». Oui, lorsque L.C. lance une description : « les choses se passent ainsi ». Double mouvement stylistique, l’un totalitaire et brusque, l’autre affirmant avec les mots les plus cons un univers faible, difficile à appréhender, jamais absolument récité, sans doute fragile. Du coup, l’auteur trouve là un bel équilibre, que je ne peux que saluer. Honnêtement, j’avoue que je ne sais pas exactement là où ça nous mène, et ce que ça exprime exactement. Mais à la vue de la teneur en solitude et en folie de ses premiers romans (jetez donc juste un coup d’oeil au Procès-verbal qui date de 1963), je dirais : Le Clézio est coincé. Dans son univers en rébellion contre la littérature – on le verra via son recourt à diverses expérimentations stylistiques –, dans cette littérature qui ne capte jamais avec exactitude le bon traumatisme. Là, peut-être, aperçoit-on une des premières faiblesses et des personnages de J.M. Le Clézio, et du même fait de sa littérature. Où va-t-on ? Va savoir, en tout cas on y fuit et c’est brutal.

Aussi, cherchant à décrire encore et encore, disséquant l’impression pour en tirer quelque chose de véritable, quelque chose sur lequel le personnage d’Hogan peut s’appuyer, on tombe dans un petit travers qui pourra agacer certains lecteurs qui n’ont, hélas, plus la naïveté de celui qui croient dans les paroles sacrés : « […] avec la tête dressé vers l’infini. C’était comme d’être arrivé de l’autre bout de la voie lactée, de Bételgueuse, ou de Cassiopée, vêtu d’un scaphandre couleur de platine, et de commencer son exploration. » Eh oui, le récit ne devient plus très cohérent, est même impropre, et, pire, âprement innocent. Où va-ton ? Va savoir, en tout cas ça part tellement loin qu’on est un peu ennuyé.

Cette préciosité de J.-M. L.C est d’autant plus renforcé par sa capacité à épuiser le langage ; hélas, jusqu’à en être poussif. Mettre à mal le lecteur pour inoculer à ce dernier le mal de J. H. H. est une chose, mais de là à répéter un peu hâtivement les blablas, juste pour exprimer que le langage est une sublime routine, c’est un peu dommage. Si la proposition d’écriture est manifestement là, et s’avère bien plus experte dans son déploiement que chez de très nombreux auteurs, il est, peut-être, infiniment dommage que le Nobel ne sache quoi faire de toute cette énergie manifeste. Aussi déambulera-t-on, sans déplaisir, encore et encore, au côté de Hogan. Et aux côtés de ses autres nombreux personnages.

Mais je n’ai pas sans nul doute pas bien saisi avec justesse le discours métaphysique, pour ne surtout pas dire existentiel, de J.-M. L.C. Aussi me suffis-je déjà de son style qui a découvert cet équilibre très difficile à conserver et à tempérer entre le naïf et l’infiniment puissant, sans parti pris obséquieux, qui gigote avec une prose énergique possédant cette large ouverture sur le monde ; avec une prose radicale, vivifiante et parfois – de façon sibylline – dramatique. Oui, mille fois oui, je me suffis de cela, sans forcément savoir ce qu’il nous dit. Dépassé par son œuvre, ou bien juste à la bonne hauteur pour ne pas cracher sur une bibliographie garnie dont les mérites sont nombreux, c’est un auteur important, et typique, oserais-je déclarer, de son époque.

Voilà, vous ne savez pas tout sur le dernier prix Nobel de littérature, mais, globalement, bien suffisamment pour ne pas avoir à vous taper sa très grosse œuvre. En tout cas, ça mérite absolument le coup d’œil et j’espère que les littérateurs français suivront son exemple. Je ne pense pas qu’il a les épaules ou le style d’un chef de file, cela dit J.M. Le Clézio propose infiniment plus que 95 % des romans aujourd’hui écrits en France. Donc, malgré mes réserves, qui sont probablement déplacées, il serait dommage de se priver de la lecture d’un ou deux de ses livres.

fuites21fuites3fuites4

Publicités

About this entry